DE
HORS

Chantier n°1, février 2011

Lieu d’intervention : les talus

Les talus étant un des principaux centres d’intérêt, nous proposons d’y restaurer le milieu écologique maltraité et fragilisé jusque-là par un manque de gestion.

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Jour 1, le 14 février 2011

Temps gris cotonneux et froid humide.

Le matin, nous avons rendez-vous avec Coline Serreau, la présidente de l’Académie Fratellini. Sont également présents Rossana Carusso, chargée de relations publiques au sein de l’Académie et Serge Nguyen, directeur technique. Liliana fait les présentations de notre équipe et explique comment nous allons travailler : par des actions de jardinage, nous voulons revaloriser les espaces extérieurs de l’Académie. Nous allons nous ‘’attaquer’’ au talus frontal en premier ; ‘’habiter le talus’’ est notre obsession. Nous expliquons que nous sommes ouverts aux rencontres et idées nouvelles, germant directement sur le terrain à force de faire. Le processus de fabrication du lieu devient le moteur du projet. Nous travaillons avec les matériaux présents sur le site. Le talus envahi d’ailantes nous fournira le bois nécessaire, nous repiquerons des plants déjà présents, nous récupérerons la terre qui avait été étalée dans le grand chapiteau lorsqu’un cheval avait fait le clou du spectacle ; cette terre qui, depuis un an, est entassée derrière l’Altaïr. Au printemps, après avoir observé la végétation existante, nous verrons s’il faut apporter de nouveaux plants. Nous pourrions aussi mettre en place un petit potager aux alentours de la ‘’guinguette’’. Coline approuve cette idée, sensible à la question de la nourriture dans cette école où l’outil de travail primordial est le corps. Il faudra également penser à un endroit où entasser tout ce que l’on rejette. Est-ce un endroit ou plusieurs ? Nous ne le savons pas encore.

Toute l’équipe, accompagnée de Coline Serreau et de Rossana Caruso, part faire un tour du terrain. Nous présentons les espaces tels que nous les avons analysés et discutons entre nous des actions à entreprendre.

Seuls face au talus dans le matin glacé, nous sommes tous tombés d’accord sur un point : il faut l’habiter, le rendre vivant, y introduire le règne humain.

Mais comment ?

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Cette masse sombre s’impose et gronde presque dans le gris ambiant. On décide de ne pas toucher à la barrière. Cela engage trop de travaux et peut-être de prendre des décisions trop hâtives. Par contre notre mot d’ordre est ‘’habiter le talus’’, permettre de grimper dessus et d’y circuler pour surplomber la rue et introduire le mouvement, en haut. Comment va-t-on pouvoir l’habiter ?

Après un instant de réflexion, les groupes de travail se forment spontanément.

Les filles commencent à désherber, éclaircir le haut du talus. Parfois, elles taillent même un buddléia ou deux. Elles bombent en orange fluo les pieds des chèvrefeuilles et ronces qu’il faudra préserver pour qu’on les retrouve dans ces fouillis herbacés et pour qu’on évite de les écraser. Puis elles relèvent la tête et se mettent à arracher la clématite. Elles libèrent les arbres étouffés. Il faut les tailler un peu, eux aussi. Il faut leur donner une chance de repartir de plus belle au printemps qui arrive à grands pas. C’est somme toute un travail de désherbage délicat où l’on n’éradique aucune plante. On cherche plutôt à freiner le développement de certaines et à en aider d’autres à trouver la lumière. Le talus paraît long quand on le parcourt à quatre pattes, se frayant un chemin dans le tissage savant de ronces, chèvrefeuilles, clématites et graminées. Ce qu’on coupe, ce qu’on arrache, on le dispose sur le coté, au bord du talus. D’en bas, on dirait qu’on lui fabrique une couronne.

Un groupe de garçons a commencé à élaguer les arbres qui donnent sur la rue. Ils regardent les nids secs et désordonnés dont nous ornons le haut du talus. Malgré nos efforts pour la rassembler, la fagoter, la matière s’échappe. Jean-Marie nous propose alors de lui donner une structure en utilisant les branchages qui jonchent la dalle de béton, en bas. Pendant que les garçons taillent des piquets, on fascine le bois entre les troncs des ailantes. On accumule des matières lourdes et d’autres plus vaporeuses. On sculpte. On dessine un ventre. On peut accumuler de la matière ici. On remplit le ventre, on tasse, on saute dessus, on casse les branchages… Avec le temps, le bois se décomposera. Mélangé aux vivaces et graminées, il constituera une sorte de compost. Pour le moment, ce tressage sauvage guide le regard vers le haut du talus.

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Pendant ce temps, un autre groupe de garçons s’attaque au nez du talus. Il faut l’amputer, tailler dans la masse pour libérer le chemin. Les coups de bêches sonnent sur les cailloux et morceaux de ferraille qui peuplent cette terre de tout venant. Le travail est harassant. Il faudra penser à maintenir la terre, chercher les matériaux adéquats. Ils ont déjà enlevé les rondins qui soulignaient la base du talus. Ils avaient été disposés ici quand le talus avait été profilé par accident. Les pentes mises à nu, la boue coulait jusque dans le bâtiment. Pour empêcher ce phénomène, quelqu’un avait eu l’idée fumeuse d’empiler  deux rondins au pied du talus, sur tout le linéaire. La première des actions avait été d’en enlever un, à grand renfort de pied-de-biche, masse et tronçonneuse. Ces rondins, dont certains se décomposaient, fourniraient de la matière pour construire quelque chose, très certainement.

Au déjeuner, nous ne mettons pas longtemps à rencontrer les élèves qui viennent manger à la ‘’guinguette’’. Ils sont peut-être impressionnés par notre grande tablée, mais ils sont curieux aussi. On engage la conversation avec eux, au gré de leurs allées et venues. Certains sont enthousiastes, d’autres dubitatifs. Certains sont restés discuter avec nous et sont venus voir notre travail sur place. Nous avons donc rencontré entre autres, Alexandre Fournier, François Marietta, Elie Rauzier, Sabrina Ben Hadj Ali, etc. Durant les trois jours, nous avons discuté avec eux, glanant impressions et anecdotes, et nous intéressant à leur travail en retour.

Le travail avançant, l’idée que l’on puisse s’approprier le nez avant du talus avait germé dans la tête de tout le monde. Il fallait favoriser l’installation des êtres vivants à l’entrée de l’Académie. Nous avions tous remarqué que tous les travailleurs de cette institution venaient fumer là, coincés entre une barrière et un talus peu avenant, bringuebalés par l’entrée ou la sortie des éventuels visiteurs. Mais si nous installions un banc devant ce talus ? Si nous permettions de grimper sur le talus dès l’entrée ?

Ni une, ni deux.

Les garçons vont chercher du bois et l’installent, constituant un socle pour un banc généreux, d’autres coupent et hachent pour installer un petit escalier rustique. Ils décident aussi d’aménager une terrasse en haut où l’on pourrait s’installer au soleil en été.

Le soir, Rossana a organisé une rencontre avec toute l’équipe administrative de l’Académie. Nous avons échangé avec Valérie Fratellini, Nathalie Kourouma, Cécile Belugou, Marine Salot, Axelle De Pontcharra, Sophie De Castelbajac, Anaïs, Agathe De Chateauvieux, François Berlivet sur les espaces extérieurs. Chacun y allait de son point de vue sur le talus. Tous étaient agréablement surpris que l’on s‘intéresse à ce ‘’tas de terre en friche’’.

Nous étions conscients que nous avions passé la journée à poser des jalons pour les deux jours à venir.

 

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Jour 2, le 15 février 2011

Temps gris froid et humide le matin, un petit crachin presque breton. Quelques éclaircies l’après-midi qui font que l’on regrette moins le moment rassérénant du déjeuner.

Ce matin, nous descendons de la voiture avec la ferme intention de travailler d’arrache-pied, d’abord parce que le temps est compté et ensuite parce qu’il faut se réchauffer. Après un rapide tour de chantier, les équipes s’attèlent à la tâche. Pour le nez du talus, Sébastien et Adrien trouvent un grillage sur place que l’on peut réutiliser. En grattant la terre, ils récupèrent des cailloux. Ainsi munis, ils montent un gabion ‘’maison’’ pour maintenir la partie de talus entaillée. A côté, Jean-Marie et David ont terminé le banc en bois où les administrateurs viennent déjà s’asseoir pour en apprécier le confort. Thomas réalise l’escalier pour monter à la terrasse. Après avoir dégagé toutes les plantes intéressantes en haut du talus, Liliana et Laura se sont lancées dans la confection de tuteurs à partir de branches d’ailantes. Il faut en choisir des longs, assez droits et plutôt fins. Ensuite, à l’aide d’une hache, Olivier taille le bout en pointe.

Tout le monde donne un coup de main pour nettoyer les pentes du talus. On coupe. On arrache. On s’emmêle dans les lianes de la clématite. Tous ces déchets viennent nourrir le ‘’ventre’’ à compost. Samuel Lagandré, qui fait partie de l’association ‘’lez’ arts dans les murs’’, est venu nous aider. Ancien étudiant de l’ENS Paysage et paysagiste DPLG, il connaît bien Liliana et sa manière de travailler. Nous avons également fait la connaissance d’Arnold Bogat, architecte DPLG, qui est venu déjeuner avec nous. Il est passé voir comment nous travaillons et témoigne d’un grand intérêt pour cette manière de faire : in situ, avec les matériaux que nous offre le site. Nous déjeunons tout en nous liant d’avantage avec les élèves de l’Académie qui s’aventurent dans la ‘’guinguette’’, prise d’assaut par notre joyeuse équipe.

L’après-midi, nous continuons le travail entrepris le matin. En haut du talus, les filles disposent en trépieds les tuteurs. Après les avoir fixés, ils servent de support pour enrouler le chèvrefeuille ou la clématite. Finalement, on manque de matière pour finir le tressage en haut du talus. Capucine décide de faire le tour du site pour trouver du bois et arracher de la clématite qui fournira la matière sèche. Thomas et Jean-Marie sont partis couper des ailantes un peu plus loin. Ils ont besoin de davantage de bois pour créer un deuxième escalier à l’autre extrémité du talus. Les branches tombent et se cassent. Avec Capucine, ils trient le bois et le transportent jusqu’au talus. Là, David est déjà en train de travailler la terre pour rééquilibrer le chemin qui contourne le talus. Il faut qu’il soit assez large pour que plusieurs personnes puissent passer. Car nous avons décidé de tout mettre en œuvre pour révéler la partie cachée et sauvage du talus, pour inviter les visiteurs à la pratiquer. On travaille à coups de masses, pioches, barre à mine. On scie, on coupe, on entasse le bois.

La nuit tombe. On range les outils et on se détend avec les élèves de l’Académie. On teste notre nouveau banc aussi. On fait la connaissance de Fouad Meskinia, régisseur des chapiteaux.

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Jour 3, le 16 février 2011

Temps encore gris et très froid le matin. L’après-midi, le soleil nous réchauffe doucement, annonçant le printemps pas si loin.

Cette journée commence à ressembler aux précédentes. À peine sortis de la voiture que nous voilà en train de tailler, scier, taper, marteler, tuteurer…

Olivier Marcouyoux souhaite cintrer des branches d’ailantes pour fabriquer les futurs cocons. Il les installe entre les troncs des ailantes, de manière à les pré-contraindre et les faire sécher ainsi. Mais l’ailante est trop cassant. Cette installation laborieuse ressemble plutôt à une œuvre éphémère qui met en valeur le talus. Faudra-t-il les récupérer ?

Au déjeuner, nous rencontrons cette fois Olivier Tranchard qui est pépiniériste. Lui aussi est curieux de la manière dont nous travaillons sur le talus. Lui-même valorise les plantes ‘’indésirables’’ et envisage peut être de collaborer avec nous. Ensuite, c’est au tour de Pete Lamb de passer nous voir. Il est passionné par le jardinage et se porte volontaire pour entretenir le talus à notre départ.

Jean-Marie finit le deuxième escalier et les filles améliorent la structure du tressage. Autour des grimpantes tuteurées, Laura installe des nids. Ils seront le réceptacle de l’eau de pluie et mettent en valeur chaque pied choisi. L’objectif du jour est de ne rien laisser sur place. Il faut digérer et transformer toute la matière que nous avons récupérée. Il faut utiliser tout le bois, toutes les pierres. Thomas hache un dernier rondin abîmé pour en faire du broyat. Ces petits morceaux de bois dorés nous servirons pour pailler. Une sorte de Bois Raméal Fragmenté fabriqué par nos soins qui viendra nourrir et protéger les plantes en cette fin d’hiver.

Nous partons en fin d’après-midi, quand le soleil s’invite en premier dans le talus. Plus tard, Rossana Caruso nous apprendra que des gamins sont venus jouer sur le talus, dés le lendemain. Une première victoire pour la renaissance de ce talus.