DE
HORS

Inventaires floristiques

par Liliana Motta

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L’Homo sapiens serait celui qui se tient debout sur ses deux jambes.
On pourrait pourtant ajouter deux sous-espèces à cet Homo sapiens. La première serait celle qui se tient debout sur ses deux jambes et qui tient sa tête bien droite, se servant souvent de sa main gauche appuyée sur la partie latérale de sa tête comme d’un pare-soleil,  dirigeant ainsi son regard vers l’horizon, et que l’on appelle couramment « un paysagiste ». La deuxième espèce est celle qui se tient debout sur ses deux jambes mais qui, au contraire, baisse la tête pour diriger son regard vers le sol, les mains souvent croisées derrière le dos. C’est ce que l’on nomme « un botaniste ».

Le regard porté sur les plantes n’est pas seulement esthétique mais c’est le regard de celui qui sait voir à travers les choses. Un regard, qui sait lire une végétation, sait lire aussi l’histoire du lieu, son temps, ses habitants, ce qui s’est probablement passé et ce qu’on peut prévoir comme évolution pour ce territoire.
Il faut au moins goûter une fois à cette sensation extrêmement agréable de ne pas avoir à dominer le monde qui nous entoure, mais d’être en harmonie parmi tous les autres composants de cet univers. Pour pouvoir conserver un paysage, un lieu, un jardin, il faut pouvoir le comprendre, et pour comprendre il faut savoir regarder. Les connaissances écologiques et botaniques ne sont certes pas faciles à aborder mais elles ont la capacité de mettre un paysage en trois dimensions, tandis que juste avant nous ne voyions là qu’une simple image plate.
Un botaniste est celui qui est capable de décrire, de classer et nommer les plantes qu’il voit. Il est le spécialiste à même de réaliser l’inventaire des flores d’un milieu donné et selon les cas, il peut être spécialisé dans une famille botanique ou un territoire choisi.

L’inventaire floristique est un des premiers composants de notre méthodologie, il est un outil de description et se réalise avant toute autre action sur le terrain.

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L’objet de cette étape est de décrire avec une précision scientifique les habitats rencontrés, pour aller plus loin qu’une simple description « paysagère ». L’inventaire idéal résulterait de l’analyse floristique de chaque mètre carré de terrain à différentes époques de l’année.
L’inventaire floristique permet d’établir un état de référence fiable et de reconnaître le patrimoine écologique du terrain sur lequel on se prépare à travailler. Il donne les informations nécessaires à une gestion potentielle des espaces sur lesquels différents critères de diversité, de rareté ou de densité sont signalés sur les peuplements végétaux.

C’est à partir de bases théoriques que s’établit un protocole d’étude destiné à permettre à l’inventaire floristique d’atteindre ses objectifs : le Laboratoire du Dehors se fixe comme méthode de travail le relevé systématique de toutes les espèces présentes sur le terrain du projet, c’est-à-dire autant les espèces sauvages que les espèces cultivées. L’ensemble des espèces végétales présentes est noté au fur et à mesure d’un parcours aléatoire opéré sur le site d’étude et cartographié sur un plan. Pour la réalisation à plusieurs personnes du relevé, comme cela a été le cas pour la prairie du site des Murs à Pêches de Montreuil, la division du terrain en différentes zones s’avère indispensable. Ces zones sont formellement identifiées sur le terrain avec des bâtons ou de la peinture de signalisation. Le découpage est également rapporté sur le plan.

Aujourd’hui les conservatoires botaniques nationaux mettent à disposition sur leurs sites internet des « bordereaux de relevé floristique » : ce sont des documents comportant la liste des taxons relevés sur le territoire choisi et facilitant le relevé des plantes qu’on inventorie sur le terrain. La plupart se trouvant déjà sur le document, une simple croix est alors nécessaire pour les annoter. Tout inventaire doit contenir le nom de son auteur, la date à laquelle il a été réalisé, ainsi que les données géographiques du site investi. L’expression concrète et synthétique du travail d’inventaire floristique est tout simplement une liste des plantes présentes dans un département ou une région donnée avec leurs noms scientifique et français et leur statut éventuel de protection et de vulnérabilité. En second lieu, il est important de rassembler des informations de divers ordres, touchant à la distribution, à la biologie, à la sociologie, à l’écologie, à l’ethnobotanique des taxons, de façon à pouvoir établir une sorte de portrait de chacune des plantes.
Nous utilisons également l’inventaire floristique dans nos projets pour la rédaction de panneaux pédagogiques et d’étiquettes botaniques.

 

Inventaire floristique de l’Académie du cirque de Fratellini à Saint-Denis

par Laura Roubinet et Damien Roger

Le jardin de l’Académie du cirque a une histoire mouvante, à l’image des allées et venues de sa végétation.

Un premier relevé botanique effectué sur les parkings en 2002, avant le chantier à proprement parler, tend à montrer une diversité importante parmi les plantes pionnières. Une population s’est installée, qui sera chahutée par les différentes activités anthropiques. Les mouvements de sol, les déplacements de matière, l’hostilité apparente des lieux les invitent, ici, à s’installer. Quelques surprises heureuses : des daturas, des résédas blancs, des bugles rampants, des tussilages, des primevères semblent s’épanouir.

Le projet de jardin qui se profile en 2003 va dans le sens de cette spontanéité et cherche à accompagner ces mouvements. Les pentes des talus hors-sol étant maintenus par ces végétaux, on s’installe sur les hauteurs et on introduit quelques espèces pour en favoriser l’élan. Une collection de chèvrefeuilles est guidée sur de hauts tuteurs, laissant un maximum d’espace aux plantes rudérales en place. De grandes graminées sont installées dans les fossés qui deviendront des patios. Une collection de buddleias et de sureaux noirs vient enrichir la strate arbustive. Les aléas du chantier de construction perturberont ces intentions à plusieurs reprises. Les talus seront profilés, ouverts, sectionnés. Le projet s’adaptera.

Dans une période de huit ans deux relevés floristiques ont été réalisés.

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Entre ces deux relevés des espèces ont été plantées et d’autres ont pris place de manière spontanée. Un talus a totalement disparu, aucun entretien n’a été effectué, un nouveau chapiteau a été monté sur le parking et de nombreuses caravanes ont investi les lieux. Quelques rares arbres ont été coupés pour des raisons d’intendance et pour faire face à une appréhension relative à un bâtiment pourtant conçu sans fondations. Une certaine méfiance s’est installée vis-à-vis des plantes en général. La végétation s’est lignifiée, passant d’un ensemble relativement herbacé à des populations de sous-bois. L’ailante y est devenue dominante, suivie par les buddleias, les érables, les saules. Les cannes de Provence ont parfois chassé toute concurrence.

L’intervention jardinée du Laboratoire du Dehors se propose de continuer le mouvement et d’inviter de nouvelles espèces en limitant l’exclusivité des plantes les plus compétitives, ainsi que d’inviter les visiteurs, les habitants et leurs usages, à profiter du spectacle.

Pourquoi ces plantes sont venues s’installer là ?

par Liliana Motta et Valéry Malécot

Pourquoi ces plantes sont venues s’installer là ?
Quel est le type de sol qu’on trouve sur les talus, quelle sont les conditions de vie des ces plantes ?
Pourquoi ont-elles choisi de vivre ensemble, pourquoi celles-ci et pas d’autres ?

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La nature ayant horreur du vide, toute surface laissée libre (en gros toute aspérité nourricière) est colonisée par les organismes qui peuvent l’exploiter.
Les différents groupements végétaux qu’on trouve sur le terrain sont-ils le résultat des changements écologiques ou représentent-ils un groupement végétal à différents états de sa dynamique a cause de différentes interventions humaines ? Il y a des groupements végétaux, sur le terrain, qui correspondent à différent états d’une dynamique. D’autres correspondent à une autre « série », en particulier concernant les fossés. Les groupements observés sur les talus sont tous plus ou moins liés (pour aboutir à une ormaie) mais ceux présents dans les fossés sont « relativement indépendants ».

Quels sont tous ces éléments qui, séparément et ensemble, constituent le milieu où ces plantes peuvent s’installer ?
Qui conditionne quoi ?

Dans une région de climat déterminé, la répartition des types biologiques peut être conditionnée par divers facteurs écologiques et biotiques. Ainsi on observe une forte proportion de thérophytes (plantes qui survivent à la mauvaise saison sous forme de graines) dans certains des groupements de sols dénudés. Les capacités d’adaptation de chaque type biologique sont en relation avec leur capacité d’investir un terrain.
Les mêmes plantes peuvent se trouver dans des groupements différents, les plantes qui s’installent les premières sont appellées « plantes pionnières », ce sont souvent des bryophytes, des mousses et lichens, mais là dans les talus ça ne s’est pas passé comme ça. Pourquoi ? Les bryophytes sont pionnières sur les terrains dépourvus de terre, nus, mais pas sur les surfaces possédant déjà une couche de terre.

La dispersion de graines se fait par de multiples moyens… on parle souvent de « nuage de semences », est-ce qu’on respire des graines ? Non, elles sont trop grosses, on peut seulement respirer les spores et les pollens (d’où les allergies). On parle de « nuage de semences » pour dire que dans l’athmosphère il existe toujours un faible nombre de « graines » (largement moins d’une par mètre cube).

Pourquoi est-il intéressant de garder la végétation qui s’est installée sur les talus et les fossés ?
Cette végétation est-elle un témoin, un patrimoine naturel ?
L’observation et la description de ces plantes peuvent-elles nous apporter des réponses sur nous-mêmes : où vivons-nous ? Qui nous entoure ?
Pouvons-nous lire l’histoire d’un lieu à travers ses plantes : qui était là avant nous, qui est passé par là ?
Pourquoi est-il important de garder une mémoire de ce qui s’est passé ?
Pourquoi est-il important de garder « les pieds sur terre » ?

Curieusement, en même temps qu’on voit aujourd’hui le monde s’élargir, nous avons envie de regarder les choses de plus près. Poser son regard, regarder au plus près les choses, les détailler.

Pourquoi s’intéresser à la nature ?
Tout être vivant est en même temps banal et unique. Si on l’étudie correctement, toute notre société, toute notre histoire, nous est dévoilée. Peut-être parce que regarder ce qui nous entoure peut nous permettre de nous poser des questions sur nous et les autres.