DE
HORS

Le Bombyx de l’ailante

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Au retour de la première visite de site avec toute l’équipe, la présence renforcée de l’ailante, sur les talus qui bordent la rue, interroge Olivier. On connaît bien l’ailante pour sa qualité de pionnier, son appétit pour les sols pauvres et secs, constitués de gravats et autres décombres. Aujourd’hui, l’ailante est une espèce qui prolifère, notamment en drageonnant. Sur le terrain, plus ils sont coupés, plus ils repoussent, en rejetant par la souche. Pas une friche sans son ailante.

Sachant que l’ailante est une espèce exotique (Asie orientale), comment en est-on arrivé à cette situation, pourquoi autant d’ailantes autour de nous ? Olivier fait quelques recherches pour remonter à l’origine : l’arrivée de la plante en Europe. Le premier plant est rapporté de Chine en 1750, mais son introduction systématique est liée à la sériciculture. En effet, l’industrie française de la soie est florissante jusque dans les années 1860, où alors, plusieurs épizooties vont petit à petit décimer le bombyx du mûrier (Bombyx mori), le ver à soie traditionnel. Le bombyx du mûrier est le résultat d’une mutation du papillon rustique suite aux sélections dans les élevages. Il est ainsi dès cet époque uniquement cultivé par l’homme et ne se trouvant pas dans la nature, il possède un faible potentiel adaptatif. Il n’avait aucune chance de perdurer si l’humain ne l’avait pas protégé pour l’exploiter. Il en est d’autant plus fragile, très sensible aux maladies et au parasitisme. Ainsi à la fin du 19ème siècle, certains voient en Philosamia Cynthia (le bombyx de l’ailante) le renouveau de la soie. Dans l’espoir de trouver une alternative au Bombyx mori, sont alors plantés en masse des ailantes pour tenter d’élever Philosamia cynthia en France, notamment en région parisienne. Mais la soie du bombyx de l’ailante ne rencontrera pas le succès escompté, son fil grossier ne pouvant être utilisé que cardé (c’est-à-dire ajouté bout à bout). C’est la fin de l’avenir du bombyx de l’ailante dans l’industrie de la soie.

De cette histoire naît l’idée de mettre en place notre propre élevage de bombyx de l’ailante. On imagine que les deux variétés, le sauvage et le muté, pourraient se développer sur le site de l’Académie Fratellini. Nous avons observé que toutes les conditions sont réunies pour élever ces papillons sur le site. Si l’importation de l’ailante pour la soie a permis à l’ailante de s’implanter particulièrement bien en ville, il a permis à son tour au bombyx de se développer en ville. Le bombyx s’est acclimaté aux milieux urbains. La ville offre les conditions propices à la pérennisation de l’espèce : un microclimat (de faibles variations de température) et peu de dangers (beaucoup de chats donc moins d’oiseaux). À la campagne, a contrario, il fait trop frais et les prédateurs sont légions. Il se rencontre donc couramment dans les friches parisiennes et là où se trouvent les ailantes en ville. On entend même dire qu’il affectionnerait particulièrement les abords de voies ferrées au trafic important, les trains effrayant les oiseaux toutes les dix minutes. Cette espèce est considérée comme domestique, non nuisible, et on peut très simplement récolter les cocons en hiver dans les friches. Le bombyx de l’ailante n’existe à l’état naturel pour ainsi dire qu’à Paris et dans les grandes agglomérations où se développe l’ailante.

Choisir de lancer un élevage à sur le site de l’Académie, c’est certes tenter une expérimentation pour aider à réguler la population d’ailantes, mais c’est aussi raconter l’histoire de la présence de ces ailantes sur ce site. « Notre environnement nous raconte notre histoire » dit Liliana. En rassemblant plantes et insectes associés, on relance un écosystème. Si l’ailante n’a pas besoin de notre aide, comment faire vivre ici son bombyx ?

Des contacts avec des éleveurs passionnés nous permettent d’envisager plusieurs choses, allant de la simple introduction en liberté (ou réintroduction, le bombyx de l’ailante étant déjà probablement sur place), jusqu’à une volière permettant de contenir les ailantes sous forme de trogne en profitant d’un  surpâturage par les chenilles, en passant par de simples élevages spectaculaires en filet ou en nasses tressées. On peut ainsi jouer avec les différents stades de développement de l’insecte en ménageant une captivité poreuse (gardant les papillons captifs jusqu’à la ponte mais permettant aux futures chenilles de s’échapper). Jean-Marie a l’idée de structures volières avec peut-être éclairage et projection en ombres portées de ces papillons de nuit. Pas à pas, l’idée se précise. Il faut réfléchir à un système de contention des chenilles pour les protéger de tous les oiseaux, insectes ou autres fourmis et ainsi les voir évoluer.  Il s’agira d’observer leur développement, en prenant des mesures afin de se rendre compte des conséquences de notre action. Il y aura une sorte de résonance entre notre expérience et celle de ceux qui avant nous, on permit involontairement l’acclimatation naturelle du papillon au rythme urbain. Il est nécessaire de leur fournir de la nourriture en vie, il apparaît donc intéressant de fixer la papillonnière directement sur les arbres. Il faudra qu’elle soit aisément déplaçable.

Rappelons nos deux objectifs : élever des papillons en produisant des cocons et gérer les ailantes. Cette expérience pourra ainsi répondre à notre question : par le surpâturage de l’ailante par les chenilles, peut-on réussir soit à l’affaiblir, soit à l’éradiquer ? Il faut trouver un système de contention à la fois léger, solide, facile à reproduire et peu coûteux en temps et en argent mais aussi, d’une certaine façon, poétique. Soit on enchâsse l’arbre en entier, mais c’est une échelle difficilement maîtrisable et observable. Soit on place des modules sur différentes branches, créant ainsi plusieurs microclimats. Nous pourrons ainsi aller facilement compter les chenilles et voir leurs stades d’évolution. L’ailante a un mode de pousse très apical. Les jeunes plants ont des architectures très verticales, sur lesquelles on peut facilement placer une contention. Il faudra adapter le diamètre en fonction de l’arbre. Le grillage à poule, souple et maniable, présent à l’arrière de la camionnette d’Olivier est notre premier essai. Son maniement est très simple. Il n’y a pas besoin d’ajouter d’autres matériaux pour former la structure. En le découpant, on crée des accroches qui permettent de le refermer sur lui-même, créant ainsi une structure solide.

Une fois lancés, tout est allé assez facilement, de manière évidente.

Avec ce grillage, on peut créer des formes plus ou moins longues, au diamètre plus ou moins large. Pour éviter que le bombyx de l’ailante ne s’échappe, quelque soit son stade d’évolution, il faut recouvrir cette structure tout en laissant passer la lumière, dont ont besoin les vers à soie. Mais il faut éviter les rayons directs du soleil. Le filet d’échafaudage (peu cher en grande quantité) s’est imposé rapidement. Il est choisi blanc. Olivier et Jean-Marie s’attelle à la fabrication des structures. Marie commence à coudre les premiers patrons de filet, destinés à recouvrir et à fermer les contentions. La pose de la première contention sur l’ailante est un moment de récompense. Le soleil passe légèrement à travers, offrant un beau jeu de lumière. Nous sommes sur la bonne voie. Pourtant, les premières tentatives de couture du filet se sont révélées très longues. Nous nous rendons auprès de Solène, la costumière de l’Académie, équipée de machines à coudre qui font rêver. Nous mettons ainsi en place une couture de filet très sobre, que Solène peut rapidement effectuer, nous soulageant d’une tâche fastidieuse.

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Laurence nous rejoint et propose une autre version de la contention. Elle entame la construction d’un grand cocon à base de cannes sèches. Elles donnent un coté très organique au cocon. Le filet est ici fixé à l’intérieur de la structure. A l’entrée de l’Académie, placé sur le talus, entourant une souche et ses rejets, ce cocon nous interpelle. Aux formes organiques, il est étrange par sa démesure. Au total, nous aurons produit 4 contentions en structure grillage à poule et 1 contention en structure canne. Nous avons dans l’idée de doubler le nombre de contentions sur le site. La variété mutante du bombyx de l’ailante sera introduite sur le site de l’Académie Fratellini après la Ste Glace. C’est cela le Laboratoire du Dehors, nous ne sommes pas dans un jardin, nous sommes bien dans un dehors, sorte de nature qu’on expérimente, qu’on laisse et qu’on gère.